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14 janvier 2009 3 14 /01 /janvier /2009 08:52
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La violence légitimée


Pour comprendre l’origine de la violence dans notre bonne ville de Heaven Harbor, on peut rappeler quelques facteurs d’explication d’ordre historique.


· Une ville cosmopolite


A peine un siècle après sa naissance, Heaven Harbor, à la différence des villes européennes, était à la fois une ville à mutations rapides et une ville multiethnique. Chaque nouvel arrivant a dû y conquérir de haute main sa place au soleil. Cette lutte s’est faite au prix de la discrimination, de l’intolérance et du rejet des plus faibles. Ceux-ci sont rapidement devenus des boucs émissaires. Les relations clientélaires établies entre les autorités locales et les citoyens les plus influents ont accentué la fragmentation de la cité constituée de groupes vivant en enclaves. On se trouve face à une situation où les institutions ont des pouvoirs faibles, dans une société ethniquement hétérogène et aux statuts socio-économiques fort disparates.


Le fait que ni les partis politiques locaux, ni les syndicats ne soient de véritables expressions d’opposition, que le mécontentement ne trouve aucune courroie de transmission officielle ni de lieu pour le débat, ouvre la porte à la violence individuelle.


Les grandes manifestations de masse de la fin des années 1930 ont joué un rôle de soupape, en particulier pour la jeunesse de nos ghettos. Avec l’effritement des mouvements, la crainte de la répression, le durcissement idéologique de la société blanche, aucune solution n’est apparue à ces problèmes. Certains jeunes ont eu recours à un moyen individuel, moins dangereux pour exprimer leur frustration et leur contestation : l’agression sur la voie publique.

La société américaine en général récompense fortement ceux qui réussissent et se conforment aux normes et elle rejette les autres. Ces « autres » sont tentés par la déviance puisque, laissés pour compte, non « méritants », ils ont bien peu à perdre. Discriminées par la couleur de leur peau et par leur pauvreté, les minorités ne se sentent pas tenues par un pacte au reste de la société et leur ségrégation géographique dans des ghettos accentue leur sentiment d’exclusion. Cette atomisation de la cité engendre la peur. Mais si le Blanc a peur du noir et de l’Hispano, le Noir a encore plus peur de l’autre Noir et l’Hispano de l’autre Hispano. Que dire alors des Cornus ?



Cette peur en spirale accentue à son tour l’émiettement social. Les affrontements intra et interraciaux sont constants. Les guerres entre bandes d’adolescents laissent sur le goudron des rues des centaines de morts chaque année. Les luttes de succession qui opposent arrivants de fraiche date et groupes de vieille souche sont d’une violence inouïe, irrationnelle, et sont volontairement ignorées par la Presse à la solde du Pouvoir pour des raisons évidentes de stabilité politique.

Ce potentiel de violence interethnique renforce l’aura de danger qui entoure les quartiers pauvres et renforce leur exclusion tout en rassurant les habitants des beaux quartiers sur leurs normes et leurs valeurs.


· Une respectabilité ambiguë


Or, on l’a dit plus haut, pour conquérir sa place à Heaven Harbor, chacun est contraint de lutter impitoyablement, y compris à coup de revolver. Quels que soient les moyens employés, celui qui réussit, qui perpétue l’American Dream, gagne son auréole de respectabilité. Qu’il s’agisse des propriétaires qui font assassiner ou mettre en maison de santé leurs locataires, des hommes politiques qui mettent au pas les journalistes, des employeurs qui font froidement abattre des syndicalistes, des policiers qui lâchent leurs chiens facilement sur les Noirs, du Ku Klux Klan qui tire sur les manifestants du Parti communiste, on constate une absence de contrôle sur les mœurs, une intolérance sauvage, une acceptation tacite des méthodes employées comme le montrent les procès locaux : dans la plupart des cas, les verdicts populaires des jurys sanctionnent favorablement la loi du plus fort.


Instinctivement le public sent que les efforts des libéraux sont vains : vaine lutte contre la Mafia, vains les efforts d’assainissement des mœurs politiques, vaines les mesures contre la criminalité. En conséquence il réclame des justiciers qui assument leurs responsabilités, prennent des risques, qualité particulièrement appréciée dans les affaires.


Le parti Républicain s’est emparé de la question. Les libéraux ont toujours hésité à lier jeunesse des ghettos et criminalité. La majorité morale et d’autres groupes de la nouvelle droite amalgament minorités, assistés et classes dangereuses, et tracent une frontière claire entre bons et méchants. Selon eux le système actuel penche trop en faveur des droits des criminels : il faut l’infléchir en faveur des citoyens « respectables ». La réhabilitation des délinquants se fait avec l’argent des contribuables, elle est peu efficace, mieux valent la répression et la surveillance : appliquer sans faiblir la peine de mort, donner plus de moyens à la police, supprimer la clause d’irresponsabilité mentale et la possibilité de faire appel trop facilement, abaisser l’âge auquel ont peut envoyer les enfants en prison.


« Je ne vois pas comment cette ville pourrait rester viable ouverte et morale », déclare Hubert Van Heese,  un universitaire de l’UCHH (University of California Heaven Harbor), « si nous entretenons toute une génération de gens qui ne travaillent pas et qui n’ont jamais travaillé… Un homme qui n’a jamais travaillé n’a aucun enjeu dans la société et il ne se sent pas aucune obligation envers elle. Il pense qu’il peut voler, détrousser les autres en toute impunité ! ».


La majorité morale encourage l’auto-défense et le port d’armes. Ils vont jusqu’à proposer que le port d’armes s’impose à tous. Face à la crise des valeurs, les conservateurs souhaitent un regain de surveillance dans la cité, dût-elle être brutale et coûteuse et impliquer une abdication de certaines libertés. Ce sentiment est largement répandu chez nos concitoyens. Le Maire s’est récemment réaffirmé publiquement en faveur de la peine de mort et à pris les minorités comme boucs émissaires pour justifier les dépenses excessives de la ville. Il délègue des policiers en armes accompagnés de chiens sur les grandes avenues et appelle à une plus grande répression de la part des juges.


· Le marché de la peur


Rois des médias, les patrons de Presse d’Heaven Harbor ont très vite découvert comment exploiter le sensationnalisme des faits divers. On ne peut minimiser, dans l’amplification du sentiment d’insécurité, le rôle de la radio écoutée à la maison ou sur le lieu de travail et qui, heure par heure sur les grandes stations, diffuse d’horribles nouvelles de faits divers, ni celui des informations cinématographiques, qui intensifient, elles aussi, les faits de criminalité. Leurs images contaminent inexorablement les esprits des adultes comme ceux des adolescents.


Qu’une aussi grande importance soit consacrée à l’insécurité par les médias s’explique évidement par des facteurs économiques de vente et de taux d’écoute. Mais on peut également avancer une autre hypothèse, qui s’appuierait sur une recherche de consensus. Dans une ville émiettée, où abondent les germes d’affrontement idéologique, politique, socio-économique, il n’y a pas de débat permanant sur les choix de société, ne serait-ce que pour reconnaître un accord sur les divergences… Au contraire, les médias évitent soigneusement d’amplifier les brèches du corps social et ne s’interrogent pas, par exemple, sur le caractère impitoyable des conditions de la réussite dans cette société. Ils renforcent les mythes.


L’insécurité, la peur, la colère constituent un dénominateur commun qui cimente riches et pauvres, Blancs et Noirs, Jaunes et Bruns. Elles créent des liens, produisent de la socialité à partir d’une vie relationnelle fortement restreinte. Elles nourrissent l’indignation et permettent de retrouver cet ordre moral auquel la plupart de nos concitoyens disent aspirer. De surcroît, l’indignation permet à chacun de renforcer son adhésion au club des vertueux.


En même temps, la relation des agressions par la Presse ne manque pas d’équivoque. Elle participe, en effet, au phénomène qui tend à faire de tout un spectacle, avec une escalade dans l’horreur.  Qu’une femme d’origine portoricaine se fasse violer, deux heures durant, sur une table de billard sous le regard des consommateurs (voir notre édition du 5 Février dernier ), voilà qui enflamme les esprits, fait la « une » des journaux. Le délit nourrit l’imaginaire collectif comme autrefois les victimes des jeux du cirque. Il y a alors autant de répulsion que de délectation secrète de l’horreur pour un public déjà blasé. L’escalade dans la narration des crimes les plus audacieux, l’intensité des agressions, leur fréquence, produisent une dramatisation morbide du quotidien. Mais en même temps, le sentiment que tout peut se produire à n’importe quel moment accroît partout la peur et tend à faire de chacun une victime potentielle.

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Published by David - dans Noir bitume
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